Je venais de m’acharner pendant 20 minutes sur mon téléphone pour acheter une application qui ne se téléchargerait finalement pas. Il fallait lâcher l’affaire. Je me suis enfoncée dans ma chaise, dos au mur, et j’ai commencé à regarder dans le vide. Et puis une petite patte s’est posée sur ma cuisse. C’était Manille qui me regardait l’air de dire: « c’est pas grave, je suis là moi ». Bon bah du coup on est allée se promener, comment résister à ça.
Esprit frappeur
J’étais assise à la table de la cuisine en train de taper à la Perkins (machine à écrire le braille). Il faut savoir que c’est une grosse machine qui fait beaucoup de bruit quand on appuie sur les touches. À un moment, il m’a semblé entendre quelque chose cogner parmi le raffut que je faisais. Je me suis arrêtée un peu penaude, pensant que je faisais trop de bruit et que la voisine du dessous me le signifiait en tapant du balai contre son plafond. Il me restait quelques lignes à taper, donc j’ai repris mon activité en essayant d’y aller un peu moins fort. Tout se passait bien jusqu’à ce que les cognements reprennent et que la table se mette carrément à trembler. Là je me suis levée de ma chaise un peu paniquée. Un instant j’ai franchement pensé que c’était la manifestation d’un esprit frappeur, le genre qui frappe deux coups quand on l’invoque et aussi quand on l’invoque pas. En fait non, c’était juste Manille adossée contre le pied de la table en train de se gratter furieusement l’oreille.
Dialogue de l’espace avec Père #2 : Perspiquasse
Chez mes parents l’autre jour. Je remarque qu’il y a a une plante dans un petit pot aimanté au frigo. J’approche la main pour toucher la plante et savoir ce que c’est.
Moi, à Papa: C’est un cactus?
Papa: Oui.
La question la plus pertinente de l’année puisque j’avais déjà des épines plein les doigts.
La croûte
Elle avait été trouvée à la fin du printemps 2018, par un après-midi lourd et nuageux. Ce jour-là je n’avais pas cours. Ou peut-être bien que je devais avoir cours, mais cette période coïncide avec les fameux blocus étudiants contre la loi El Khomri. C’était une période trouble et ma mémoire l’est un peu aussi, quoi qu’il en soit ce jour-là Papa et moi étions en balade à Emmaûs. Oui, je sais, Papa et moi sommes souvent en balade à Emmaûs. On avait été à Neuilly-Plaisance, Neuilly-sur-Marne puis Vitry-sur-Seine. Contrairement aux deux autres, celui de Vitry était beaucoup plus petit et tout était exposé dans un seul hangar. Ou peut-être plus, en tout cas dans ce hangar il y avait des vêtements, de l’électroménager, de la vaisselle et LA CROÛTE.
Je l’avais repérée de suite. Elle était posée au sol à côté de tout un tas d’autres toiles au design épuré, probablement imprimées par Ikea. Elle avait quelque chose de ténébreux et de lumineux à la fois. « Luciférien », dira Papa. Je l’avais saisie et placée sous un néon afin de mieux la voir. J’avais déjà mon scotome central, les mauvaises langues diront que c’est pour ça que ce tableau a Pu me plaire. La croûte était peinte dans des tons violets très sombres. Certains endroits étaient un peu plus clairs, et il y avait également des espèces d’agglomérats orangés. J’avais passé la main dessus, c’est une manie chez moi il faut que je touche ce que je vois. Ou ce que je ne vois pas. Il fallait que j’estime l’oeuvre quoi. Elle avait des reliefs, des bosses, de l’épaisseur créée par de successives couches et couches de peinture. Il y avait également un petit accro sur la toile, très petit, se fondant dans la masse de noirceur.
Mot-ivation (entrée)
J’étais dans un état psychologique particulièrement lamentable en ce début d’année 2021. Il y avait eu ce fameux jour où j’étais roulée en boule sous ma couette à pleurer toutes les larmes de mon corps et à ne pas trouver l’énergie de sortir de mon lit. À un moment j’avais réalisé que mon mal-être rejaillissait sur les autres habitants de la maison, alors j’étais allée chercher ma machine à écrire braille et je m’étais mise à écrit plusieurs petits mots à accrocher aux murs dans différentes pièces. C’était des petites phrases d’encouragements plus ou moins sérieuses, les plus philosophiques étant « Bouge-toi le cul. » (à côté du canapé) et « Tant qu’il y a du saucisson, tout va bien. ». Toutes sont aux murs depuis avril et n’ont pas bougées depuis.
Hier soir, alors que j’étais en train de me chausser pour sortir Manille, je me suis souvenue que j’en avais placardé deux dans l’entrée. Ça va doucement en ce moment, le moral est un peu dans les chaussettes (de Noël). J’avais oublié ce qu’il y avait d’écrit ici, donc je me suis dit que ça serait un peu comme une surprise motivante de le redécouvrir.
Et bah ça m’a fait du bien, et la première m’a même fait rire. Merci, moi d’avril.

Prise la main dans le sac
Eren a surpris Manille en train de lâcher son mouton en peluche dans mon sac à dos, faire mine d’y plonger la tête pour le récupérer et en profiter pour fouiller allègrement dedans. Je ne sais pas si je dois admirer ou craindre son intelligence.
La guirlande qui brillait par son absence
20 heures, on sort Manille avec Eren. Il fait nuit noire et je perçois une grande source de lumière.
Moi: t’as vu, ils ont mis les illuminations de Noël !
Eren:
Moi, scrutant plus attentivement: Oh. C’est l’enseigne de voitures d’occas’ c’est ça.
Eren: Oui.
C’est un peu Noël à l’année avec moi.
Goût de vivre
Petit-déjeuner avec Eren. On ouvre un nouveau paquet de brioche tranchée. Je me sers une tranche, la tartine de beurre et de confiture d’abricot avant de croquer dedans. Elle a un drôle de goüt mais je la finis quand même. Ereen quitte la table. J’en profite pour inspecter le beurre. Je me dis qu’à tout les coups il n’est plus bon et que je vais être malade, mais non il n’a rien. Je me refais une tartine, parce que j’ai faim quand même, et elle est aussi mauvaise que la précédente. C’est alors que je remarque les pépites de chocolat sur les tranches de brioche, c’est ÇA qui s’accorde très mal à la confiture d’abricot. Le soir je fais part de ma mésaventure à Eren.
Moi: J’ai tout mangé mais c’était vraiment pas bon.
Eren: Oui je t’ai vue faire.
Moi: Mais tu m’as rien dit?
Eren: Non j’ai rigolé.
Comme la vie est fade et sans saveur quand sa copine est SourdAveugle, oui pauvre Eren.
FDXR
« tu préfères être sourde ou aveugle? », m’avait-on demandé dans un jeu d’enfants stupide. J’avais répondu: « Oh je sais pas je… » et le destin avait tranché: « Bah ça sera les deux, allez vlan mange mon genou ». C’était écrit dans le marbre, ou plutôt dans mon ADN. Il y a eu un bug dans la matrice, la machine va marcher correctement les 15-20 premières années avant de s’enrayer.
Quatre lettres. Four-letters word, sauf que ça n’a rien d’un gros mot. Ça n’a rien d’un mot non plus d’ailleurs. Je sais pas comment ils donnent leur nom aux gènes, les chercheurs, mais ça ressemble à des sigles. FDXR, on dirait qu’ils savaient pas quoi choisir entre une insulte, « je me marre » et une chanson de Flo Rida et Sage the Gemini. FDXR, c’est le nom du gène malade. J’ai deux mutations sur ce gène qui sont responsables de ma surdicécité. Je vous épargne les détails parce que c’est franchement dur à comprendre. Pour preuve, mon chirurgien ORL qui a reçu les résultats m’a dit: « fFudra que tu reviennes me poser tes questions plus tard, parce que même moi je comprends pas tout ». Et il a un doctorat de médecine vous savez.
Sock-coeur
Ma maman m’a donné un sac rempli de vêtements chauds, dont un lot de chaussettes encore dans leur emballage en carton. J’ai laissé le tout dans le bureau et je suis partie faire autre chose. Un peu plus tard dans la soirée, alors que j’étais assise par-terre dans ma chambre, mes doigts ont rencontré un objet bizarre. C’était le lot de chaussettes, l’emballage en carton était un peu mouillé. J’ai pas compris comment il avait atteri là, puis j’ai levé la tête et j’ai vu Manille l’air visiblement très satisfait qui attendait que je lui lance « son nouveau jouet ».