La croûte

Un grand tableau posé sur une chaise, peint dans des tons violets de manière abstraite.

Elle avait été trouvée à la fin du printemps 2018, par un après-midi lourd et nuageux. Ce jour-là je n’avais pas cours. Ou peut-être bien que je devais avoir cours, mais cette période coïncide avec les fameux blocus étudiants contre la loi El Khomri. C’était une période trouble et ma mémoire l’est un peu aussi, quoi qu’il en soit ce jour-là Papa et moi étions en balade à Emmaûs. Oui, je sais, Papa et moi sommes souvent en balade à Emmaûs. On avait été à Neuilly-Plaisance, Neuilly-sur-Marne puis Vitry-sur-Seine. Contrairement aux deux autres, celui de Vitry était beaucoup plus petit et tout était exposé dans un seul hangar. Ou peut-être plus, en tout cas dans ce hangar il y avait des vêtements, de l’électroménager, de la vaisselle et LA CROÛTE.

Je l’avais repérée de suite. Elle était posée au sol à côté de tout un tas d’autres toiles au design épuré, probablement imprimées par Ikea. Elle avait quelque chose de ténébreux et de lumineux à la fois. « Luciférien », dira Papa. Je l’avais saisie et placée sous un néon afin de mieux la voir. J’avais déjà mon scotome central, les mauvaises langues diront que c’est pour ça que ce tableau a Pu me plaire. La croûte était peinte dans des tons violets très sombres. Certains endroits étaient un peu plus clairs, et il y avait également des espèces d’agglomérats orangés. J’avais passé la main dessus, c’est une manie chez moi il faut que je touche ce que je vois. Ou ce que je ne vois pas. Il fallait que j’estime l’oeuvre quoi. Elle avait des reliefs, des bosses, de l’épaisseur créée par de successives couches et couches de peinture. Il y avait également un petit accro sur la toile, très petit, se fondant dans la masse de noirceur.

« Eh il est chouette ce tableau! », j’avais dit, sous-entendu « J’peux l’avoir? ». La croûte semblait m’appeler à elle. Elle me faisait de la peine, abandonnée là avec sa toile trouée. Elle avait zéro valeur, la croûte, elle n’était même pas signée. Mais je lui trouvais un certain charme au milieu de tous ces imprimés un peu fades qui se ressemblaient tous.

On nous l’avait cédée pour 5e. Autant dire que je faisais une affaire pour une croûte trouée peinte par un illustre inconnu au bataillon. « Mais, comment on va la ramener? », j’avais demandé inquiète à mon père car le tableaux était assez volumineux et on était en scooter. « Bah je vais le mettre à mes pieds », avait répondu Papa. Une chance qu’il ne pleuvait pas et qu’il n’y avait pas trop de vent ce jour-là.

J’avais été fière de montrer ma trouvaille à Eren, mais sa réaction n’avait pas été à la hauteur de mes attentes. « Mais pourquoi t’as acheté ça? », avait-il dit d’un ton méprisant. « Ben j’aime bien. En plus mon père il dit que ça fait Luciférien, t’aimes pas? ». Bien sûr qu’il n’aimait pas: « Non mais d’accord, mais Luciférien c’est beau avec de l’orange, du rouge… ». Alors apparement j’avais acheté un tableau moche. J’étais déçue, mais ça ne m’avait pas empêchée de le poser sur la commode de notre chambre.

« J’aime pas trop », avait dit Maman. « Je suis pas fan du violet, mais bon tu fais comme tu veux ». Une manière bien polie de dire: « Mais qu’est-ce que c’est que cette daube??? ». J’étais triste que personne ne reconnaisse ni mon bon goût ni le potentiel de la croûte.

Elle est audacieuse, la croûte, elle n’a pas de sens. Quand on s’en lasse il suffit de la tourner d’un côté ou de l’autre et hop, ça vous change l’atmosphère de la pièce.

Parfois, la croûte me faisais un peu peur. Bon je dois reconnaître que j’ai un raisonnement un peu abstrait quand je me réveille en pleine nuit. Et des fois la nuit, quand je me réveillais puis la regardais, elle m’effrayait. Comme si elle était en fait le refuge d’un être maléfique ou la porte vers un monde peuplé de monstres (oui j’ai l’imagination débordante, attendez que je vous conte mes rêves c’est un autre délire). certains jours je la retrouvais par terre, la face mordant rageusement la poussière. Oeuvre d’un courant d’air? D’un esprit? D’Eren? Allez savoir…

Ensuite j’avais eu ma petite armoire, toujours de chez Emmaûs. On l’avait placée dans notre ancien bureau/actuelle chambre. C’est une très belle armoire en bois clair, avec des vitres et de petits rideaux jaunes derrière. Une armoire déguisée en scène de marionnettes. Si vous aimez ce format, je vous raconterais peut-être la fabuleuse histoire de ce meuble et la fois où j’ai voulu la déplacer toute seule à 6h du matin, qu’elle s’est fracassée au sol et que mon père a dû remplacer les vitres en verre. Bon. J’avais décidé de faire trôner la croûte sur ladite armoire, un peu comme un musée en hommage à l’abbé Pierre.

Un jour notre petit bureau devint notre chambre et notre grande chambre devint notre bureau. La croûte était toujours posée en haut de mon armoire. Il avait fallu acquérir une plus petite commode qui rentre dans la chambre, et la croûte avait trouvé une nouvelle place. Au désespoir d’Eren qui pour se venger avait empilé devant des tas et des tas de livres. Et plus tard, j’y avais également rajouté ma machine à écrire braille. Le tableau, les livres, la machine à écrire posés sur un petit meuble en bois véritable: on se serait cru dans une maison d’artistes/écrivains cultivés. En réalité, derrière les bouquins d’Eren il y avait souvent des mouchoirs en boule ou des sacs à crottes de Manille (vides, exagérez pas) qui atterrissaient là quand je faisais les poches des pantalons avant une lessive.

Sauf que la chambre étant vraiment petite, et en ayant marre de me cogner les tibias chaque fois que je voulais aller de mon côté du lit, j’avais décidé d’expédier la commode dans le salon. Sans le tableau dessus. Et c’est ainsi que, depuis septembre, la croûte est posée au sol contre mon armoire. Régulièrement je dois la décaler afin d’accéder à mes vêtements. Il arrive que je la replace mal ensuite et qu’elle se vautre lamentablement la gueule sur le carrelage au moindre coup de vent. La dernière fois que c’est arrivé, Ereen m’a dit: « Jette-le ». J’ai répondu: « Nan je vais le clouer au mur », même si c’est faux parce que je ne sais pas planter un clou droit (Papa tu vas t’amuser quand on partira de l’appart et qu’il faudra replâtrer le mur du bureau où je m’y suis reprise à plusieurs fois pour planter mon clou et que pour l’instant personne ne sait parce que j’ai mis un beau cadre devant le carnage). Et vu la taille et le poids du machin, il me faudrait des vis voire des chevilles pour ne pas qu’il se décroche du mur. « Mais c’est moche » a dit Eren en retour.

Oui, la croûte est moche c’est vrai. Moi je trouve pas, mais je suis réaliste: elle est loin d’être un chef-d’oeuvre. Pourtant je l’aime bien, cette croûte, en dépit de sa toile trouée et grossièrement peinte. Elle a quelque chose de touchant parce qu’elle était toute trisse toute seule, sans signature et sans reconnaissance, posée là au sol, abandonnée comme un vieil objet dont on ne veut plus. Je l’aime bien, ma croûte, même si je sais pertinemment que sa couleur ne fait pas l’unanimité. Je ne sais pas trop où je vais la mettre maintenant, c’est un peu une croûte mouvante qui a pris goût au voyage et à la liberté depuis sa virée en scooter. Je crois que je vais la remettre en haut de mon armoire, cachée derrière les cartons à dessin. Un jour elle en redescendra pour se poser je ne sais encore où, mais une chose est certaine je la garde avec moi maintenant.

Sorry Eren, l’art contemporain ça plaît pas à tout le mone.

2 commentaires

  1. Avatar de Reyt Reyt dit :

    Coucou c Corinne
    On dit qu il faut casser la croûte pour remplir l espace tout un symbole
    Tu pourrais y apporté ta patte en rajoutant des couleurs plus chaudes et moins luciférien

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    1. Coucou Corinne!
      Ah j’avais jamais pensé à casser la croûte en y rajoutant de la couleur.. La croûte magique, merci pour l’idée!

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