Protactile

Le protactile c’est un mouvement qui vient de Seattle. Il est très récent puisqu’il a démarré en 2007. C’est à la fois une philosophie de vie et un mode de communication pour les SourdAveugles où le toucher est mis au centre.

Le contact physique est encouragé: on touche, on frôle l’autre pour savoir ce qu’il fait, lui indiquer notre présence ou lui montrer ce que l’on fait. Les objets permettent aussi de ressentir la présence de l’autre: les vibrations sur le sol produites par des pas, le canapé qui s’affaisse à côté de soi sous le poids de quelqu’un, les vibrations sur la table qui indiquent si l’autre est encore en train de fouiller dans son assiette…

Dans notre société actuelle c’est très mal vu de toucher. Sauf que lorsqu’on est SourdAveugle on a besoin du toucher pour se connecter à l’environnement (je suis en train de rigoler au moment où je rédige mon article parce que je sais que ma copine SourdAveugle va le lire et là j’ai l’impression de faire un exposé). Dans la rue ou les magasins on part à la recherche d’indices tactiles. On se sert de ses doigts pour étaler le beurre uniformément sur sa tartine (ouais celle-là je vous vois frémir d’horeur d’ici). C’es une déconstruction des codes sociaux et une reconstruction de la perception, le tout dans le respect quand même: il s’agit pas de toucher un rayon de vêtements avec les doigts plein de beurre ou de mettre les doigts dans le beurre après avoir caressé Manille. SourdAveugle, oui; dégueulasse, non!


Le protactile est aussi une langue en cours de modelage. Il y a des signes qui lui sont spécifiques: ce n’est pas de la Langue Des Signes tactile. La LSF tactile c’est exactement la même chose que la LSF visuelle, vous savez la langue qu’utilisent les sourds pour communiquer, sauf qu’on a les mains posées sur celles de l’interlocuteur/interlocutrice afin de percevoir les signes au toucher. En protactile on utilise beaucoup le corps de l’autre pour communiquer: on va lui faire des signes dans le cou, sur le buste, l’avant-bras, dans la main, etc. Pour la LSF (tactile ou visuelle) les signes partent de soi mais on ne touche pas l’autre en les réalisant. On se sert aussi de l’espace autour de soi pour désigner les choses, ce qui devient un peu abstrait quand on ne voit pas.

En fait la langue protactile a été inventée justement car (si j’ai bien tout retenu) lorsqu’un message est transmis en LSF tactile il y a 40% de ce message qui est perdu. L’idée est donc d’avoir une communication tactile véritablement adaptée à la déficience visuelle. La langue protactile est encore en train de se former: certains signes sont stabilisés quand d’autres évoluent. On tâtonne à la recherche du bon signe, quoi.


Qui dit communication tactile dit écriture furtive (vous savez, l’écriture dans la paume de la main, ce truc auquel je suis particulièrement naze et que trois fois sur quatre la personne doit réécrire le mot dans ma main parce que je n’ai RIEN compris). La petite spécificité de l’écriture furtive protactile c’est qu’elle se fait en braille.

Le tracé des lettres reprends la forme générale de celle-ci en braille. Il ne s’agit pas de reproduire les points un par un dans le creux de la main mais plutôt de dessiner une forme qui s’en rapproche.

Alors, là comme ça si vous n,êtes pas brailliste vous vous dites sans doute que ça doit être monstrueusement compliqué. En réalité c’est très simple voire même plus rapide que l’écriture furtive « classique ».

Toutefois je dois admettre qu’en arrivant à Toulouse (après mes péripéties de train), quand mon amie a utilisé ce système auquel je n’étais pas habituée j’ai pensé un truc du style: « Arf la flemme ». Ce qui est très drôle car rapidement repasser en écriture furtive « classique » m’a demandé un certain effort pour ne pas écrire en braille.

Petite anecdote rigolote pour illustrer mn propos: le jour de mon arrivée le compagnon de mon amie (qui est entendant et voyant mais a priori brailliste) a essayé de me dire un truc en écriture furtive braille. Je comprenais pas, j’étais en mode « Kékidi? ». Je crois que j’ai même réclamé qu’il passe en écriture furtive « classique » (la fille était au bout du rouleau). Un jour plus tard on s’est ^croisés dans l’appartement alors qu’il mangeait la pizza maison qu’on avait réalisé avec mon amie (vous savez, quand je me suis fait écraser les doigts). Comme c’était moi qui avait préparé la pâte (à la louche en plus, vous mettez un peu de farine, un peu de sel, un peu d’huile, un peu d’eau, et paf vous obtenez une pâte à pizza digne des plus grands pizzaïolo de Napples) j’étais un peu inquiète du résultat final. J’ai donc épelé BON dans sa main, en furtive braille. D’une part j’ai été trop vite pour écrire, d’autre part mon tracé était un peu différent de celui de sa compagne et je crois q-e ça l’a perturé. Tout ça pour vous montrer à quel point l’écriture furtive brail;e s’est incrustéE en moi avec la rapidité et la hargne d’un épilet.


La définitin scientifique de la symbiose c’est: « Association biologique, durable et réciproquement profitable, entre deux organismes vivants ». À ce titre je trouve que le mot symbiose résume parfaitement l’idée de protactile. La surdicécité c’est comme une bulle et le protactile c’est une symbiose entre deux bulles, une association qui permet un échange à double sens. On s’apporte quelque choe l’un à l’autre. C’est un partage, un moment partagé même.

Petit aparté: j’ai eu un mal de chien à formuler mon idée et au départ quand j’ai rédigé mon article j’ai écrit « le protactile c’est ce qui rompt la bulle de la surdicécité ». Or après réflexion l’image ne me plait pas trop car il y a un côté « violent » dans l’idée de rupture. Comme des bulles de savon qui éclatent. Bof. J’aime garder l’idée que la bulle est certes maintenue en place mais un échange peut quand même se faire. Les informations et les sensations filtrent à travers la paroi de la bulle, offrant un aperçu sur son monde et sur celui de l’autre.

On pourrait trouver le protactile intrusif car il nécessite de toucher l’autre mais paradoxalement il est d’une grande douceur. C’est un contact particulier, une expérience exclusive dans le sens où l’échange se fait vraiment en petit comité. Le protactile ça a quelque chose de langoureux. Il s’agi de ne pas se presser et de prendre son temps. Comme dans une bulle un peu.

si à ce dernier paragraphe vous vous dites: « Mh très poétique tout ça mais je n’ai rien cmpris », dites-vous que c’est exactement ce que je ressens très souvent.

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