En France la canne blanche est censée vous arriver au sternum. C’est très standardisé. Ainsi, ma première canne blanche mesurait 1m20 et m’arrivait un peu au-dessus du sternum.
Petite précision: le sternum est l’endroit où les côtes se rejoignent. Je me souviens un peu avant ma première implantation cochléaire avoir dit à mon chirurgien que j’avais un piercing au septum (la cloison entre les deux narines). Je voulais savoir s’il fallait le retirer pour l’opération et quand il avait touché mon sternum l’air de dire « Ici? » j’avais pensé un truc du style oh pétard.
À savoir qu’à l’époque je portais des Doc Martens et que maintenant je mets des rangers. La semelle de ces chaussures est compensée.
Mon instructrice en locomotion (la personne qui m’a appris à utiliser ma canne) m’avait déjà fait cette remarque:
« Elle est pas un peu courte votre canne? »
Mais comme elle respectait les standards françay de la canne blanche en m’arrivant au sternum elle s’était dit que bah non en fait, elle était à la bonne longueur.
Sauf que.
C’est à la suite d’un câlinou fait à un poteau, d’une pelle roulée à un arbre et d’un plaquage façon rugby à une passante que j’ai compris que ma canne était en effet trop courte.
J’hésitais entre une canne d’1m30 ou d’1m35 alors je suis passée à une canne télescopique.
Brightney (car c’est son nom) pouvait mesurer entre 1m10 jusqu’à 1m40 une fois dépliée.

Une canne futuriste. Une canne de pétasse, aussi.

Au début je la montais timidement jusqu’à 1m30.
PENDANT CE TEMPS Gary se trouvait aux USA où le standard du sternum n’existe pas: il est tout à fait commun d’avoir une canne blanche qui grimpe jusqu’à son menton, voire plus. Avoir une canne plus longue permet d’aller plus vite en marchant. C’est grâce à ce retour d’expérience je pense que j’ai réussi à déplier Brightney à son maximum, à savoir 1m40.

Et ça m’allait comme ça.
Sauf que.
Lors de mon premier séjour à Toulouse Gary et moi nous nous accrochions l’une à l’autre comme des huîtres pour marcher ensemble. Elle balayant de sa canne à droite, moi de la mienne à gauche. Et Brightney n’arrêtait pas de rapetisser toute seule. Constamment je devais la réajuster et la remettre sur 1m40 car elle était repassée à 1m10. C’était pénible et j’avais un peu honte de devoir faire cette manipulation devant Gary. Niveau fluidité c’était pas fluide.
L’idée de changer à nouveau de canne trottais dans ma tête lorsque j’ai lu un texte d’Emmanuel Macron (non, de Gary, suivez bon sang) au sujet de sa canne blanche américaine. Cette dernière avait été sciée en deux par les portes d’un bus (vous l’avez l’image du lapin rose collée sur les portes du métro et qui dit aux enfants: « Attention, ne mets pas tes doigts entre les portes, tu risques de te faire pincer très fort! »?). Elle comptait s’en racheter une et expliquait la symbolique derrière la taille de ces cannes (très, très grandes) et le fait qu’elles ne se plient pas. Et moi en lisant ça j’ai pensé: mais oui c’est clair! (si cette phrase vous rappelle quelqu’un, GG; sinon c’est que vous êtes un vieux croûton, désolée).
Et j’ai dit à Gary que j’étais intéressée moi aussi par une telle canne.
Je vous présente donc Peanut Butter. 1m50. Fibre de verre donc incroyablement légère.
Je vous joins une Photo de ma personne avec elle. À la base je comptais rester anonyme mais il faut se rendre à l’évidence: je serais jamais aussi célèbre que Kim Kardashian (ce qui est bien dommage) donc tant pis.

Notez que je fais 1m59 (oui c’est ridicule, à 1cm près c’était 60 mais la vie avait envie de se payer ma poire, une fois de plus) et je porte des baskets plates.
La photo a été prise par Père quand je suis rentrée de Toulouse. Je tiens mon gros sac de voyage mais la vérité c’est que c’est de la mise en scène et que c’est Père qui l’a épaulé dans toute la gare Montparnasse.
Le fait qu’elle soit très grande et surtout qu’elle ne se plie pas c’est une façon de faire passer un message. C’est très politique. C’est une façon de dire:
« Oui, je suis malvoyante; non, je ne vais pas me tasser avec ma canne pour faire Propre. »
La démarche est différente. La canne reste visible, il n’y a pas moyen de la cacher au fond d’un sac ou sous sa chaise de façon discrète. Il faut la caler à un endroit où a priori elle restera bien apparente pour tout le monde.
L’image de la canne blanche qu’on replie et qu’on planque un peu honteusement m’a fait réfléchir à ma façon de présenter mon handicap au monde. Ça m’a fait mal. Pourquoi faudrait-il se « replier » soi-même pour se fondre dans la masse? Est-ce acceptable de faire ça? J’ai envie de pleurer en y pensant.
Je suis très fière d’avoir une canne blanche presque aussi grande que moi. Tant mieux si elle se remarque. Je vais juste me tenir loin des bus à présent.
Allez je suis sympa, la réponse à la grande question se trouve dans cette vidéo:
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