Elle avait été trouvée à la fin du printemps 2018, par un après-midi lourd et nuageux. Ce jour-là je n’avais pas cours. Ou peut-être bien que je devais avoir cours, mais cette période coïncide avec les fameux blocus étudiants contre la loi El Khomri. C’était une période trouble et ma mémoire l’est un peu aussi, quoi qu’il en soit ce jour-là Papa et moi étions en balade à Emmaûs. Oui, je sais, Papa et moi sommes souvent en balade à Emmaûs. On avait été à Neuilly-Plaisance, Neuilly-sur-Marne puis Vitry-sur-Seine. Contrairement aux deux autres, celui de Vitry était beaucoup plus petit et tout était exposé dans un seul hangar. Ou peut-être plus, en tout cas dans ce hangar il y avait des vêtements, de l’électroménager, de la vaisselle et LA CROÛTE.
Je l’avais repérée de suite. Elle était posée au sol à côté de tout un tas d’autres toiles au design épuré, probablement imprimées par Ikea. Elle avait quelque chose de ténébreux et de lumineux à la fois. « Luciférien », dira Papa. Je l’avais saisie et placée sous un néon afin de mieux la voir. J’avais déjà mon scotome central, les mauvaises langues diront que c’est pour ça que ce tableau a Pu me plaire. La croûte était peinte dans des tons violets très sombres. Certains endroits étaient un peu plus clairs, et il y avait également des espèces d’agglomérats orangés. J’avais passé la main dessus, c’est une manie chez moi il faut que je touche ce que je vois. Ou ce que je ne vois pas. Il fallait que j’estime l’oeuvre quoi. Elle avait des reliefs, des bosses, de l’épaisseur créée par de successives couches et couches de peinture. Il y avait également un petit accro sur la toile, très petit, se fondant dans la masse de noirceur.
