Manille a bien compris que ma mère est complètement gaga d’elle et a du mal à lui résister.
Je ne crois pas avoir déjà eu l’occasion d’en parler ici mais c’est une chienne extrêmement difficile pour les besoins. Elle est capable de se retenir toute une journée ou de se « bloquer » si un passant se met à la regarder alors qu’elle allait faire pipi. Jeudi soir c’est un peu la croix et la bannière pour que Manille fasse pipi dans la rue.
« On peut peut-être lui proposer le jardin? » suggère Maman.
« Non, ça c’est la porte ouverte à n’importe quoi. » réponds-je sévèrement.
Le lendemain au petit-déjeuner j’envoie sèchement Manille à sa place car elle réclame.
« C’est ma faute je viens de lui faire lécher l’opercule de mon yahourt, j’ai oublié qu’il ne fallait pas le faire! » se justifie Maman.
Voilà, qu’est-ce que je disais: c’est la foire à la brioche.
Alors qu’on était sur la route pour aller voir Nany on s’est arrêtées à une station service. J’avais envie d’aller au petit coin.
Les toilettes n’étaient pas une grande salle avec plusieurs cabines WC mais une seule grande pièce avec un toilette, un lavabo et un verrou sur la porte.
Dans le 1er cas de figure ma mère aurait proposé de garder la chienne devant la porte pendant mon affaire. Là elle m’a laissée y aller avec Manille.
Je n’aime pas trop cette situation. Il faut imaginer (avec un minimum de décence svp) qu’à peu de chose près on se regarde dans le blanc des yeux pendant que je fais pipi, et c’est très gênant.
Manille reste debout à côté de moi l’air perdue dans ses pensées:
« Je me sens un peu inutile moi là. Je suis chienne guide mais je ne sais pas quoi faire, on n’a pas vu ça à l’école. Heuuuuuuu… Qu’est-ce que je fais là moi. Ça va, tout se passe bien? »
J‘avais un rendez-vous à 14h. Pour m’y rendre je devais emprunter le bus au bout de ma rue. L’application pour programmer des trajets m’avais dit que je pouvait avoir mon bus en sortant de chez moi à 13h33, mais elle avait fait ce calcul sans inclure la possibilité que mon chien puisse s’arrêter pour demander à faire caca. Par précaution j’avais donc décidé de partir un peu plus tôt.
À 13h23, comme j’étais déjà prête j’ai décidé de partir avec Manille. J’avais juste pris mon joli petit sac à dos pour ne pas m’encombrer, j’ai fermé ma porte et glissé mes clés dedans. J’ai descendu l’escalier de mon immeuble et j’ai ouvert la porte d’entrée.
« Oh fait chier… » ai-je bougonné (mon père ne va pas être content en lisant mon article parce qu’il y a des gros mots pourtant il dit exactement la même chose avec la même intonation quand il bricole et que ses outils « ne marchent pas », sans vouloir balancer).
J‘ai mangé un bon de pain, ça a fait plein de miette par terre. Manille était à côté de moi. Je lui ai montré les miettes pour qu’elle passe l’aspirateur car j’avais la flemme de passer le balai (oui).
« Eh Manille, regarde par-là y a des miettes! »
J’ai tâté le sol pour lui montrer et j’ai ainsi pu constater qu’il était déjà plein de bave.
Alors que nous sommes sur un sentier, me donnant son bras pour me guider, mon père décide de couper à travers les arbres pour emprunter un chemin plus bas. Une petite pente de terre sablonneuse sépare les deux sentiers. Mon père s’arrête un instant, l’air de réfléchir à la manoeuvre à adopter.
Finalement il me donne les mains pour m’aider à descendre. Quand je dis « pour m’aider à descendre » il faut vous imaginer à une guinguette party un dimanche midi en train d’essayer de faire monter Mémé dans une barque. Bon. Évidemment tout ne se passe pas comme prévu.
Je me mets à déraper, mes pieds glissent sur la terre. Je commence à dégringoler mais mon père s’obstine à me tenir les mains, j’ai peur de l’entraîner dans ma chute.
« Papa, il faut me laisser partir maintenant, c’est trop tard pour moi. Lâche-moi c’est pas grave. Je vais vous ralentir Manille et toi, partez sans moi. Ça ira pour moi t’en fais pas. »
Ce sont les pensées qui défilent dans ma tête, mais tout ce que j’arrive à dire c’est:
« Il faut me laisser… Aaaaaah… Noooon… Hahahaha! »
Je ne me vautre pas mais c’est pas loin, mon pantalon et mes chaussures noirs sont couverts de poussière.
« Mais pourquoi tu m’as fait passer par là? » demande Papa avant d’enchaîner par « C’est la faute de Manille! » puis de relativiser « Faut bien que tes rangers servent à quelque chose. ».
Au parc hier avec Manille. Aveuglée par le soleil et mon scotome central je lui lance son bâton au hasard, évitant quand même le sentier pour pas assommer un promeneur avec). On s’amusait bien jusqu’à ce que le bâton fasse « chtunnk » en retombant.
Quelle était la probabilité qu’en le lançant à l’aveugle je l’envoie pile dans une poubelle?
Manille s’est alors mise debout sur ses pattes arrières tout en sautant vainement autour de la poubelle, « Mon bâton, mon bâton! ».
Je n’achète plus de fromage râpé, je prends de l’emmental au marché et je le râpe moi-même. L’autre soir je râpais donc mon emmental à la table de la cuisine. À la fin, comme à chaque fois, il y avait des copeaux de fromages tombés sur la nappe. J’avais la flemme de ramasser. J’ai vu q1e Manille avait vu. J’ai fait tomber les miettes par terre l’air de rien.
La suite tout le monde la connait, Manille a passé l’’aspirateur. Qu’on ne me blâme pas: la chienne le fait même sans intervention volontaire de ma part.
Jeudi dernier ma séance chez la psy a été particulièrement rude. Non, ça ne va pas très bien en ce moment. Elle m’a dit qu’il faudrait peut-être me faire hospitaliser. À ces mots je suis devenue rouge comme une tomate, j’ai littéralement fondu en larme tout en baragouinant que je na pouvais pas. Si l’hystérie existait vraiment, probablement qu’elle aurait eu ce visage-là. Ridicule mais véridique, je ne voulais pas envisager cette option en pensant « Mais que va devenir Stella? Et Manille? ». Elle m’a alors dit qu’il faudrait aller voir mon médecin pour « pas que ça s’installe »; ce qui est gentil mais étant donné que je fais des dépressions à répétition depuis bientôt 10 ans et que j’ai seulement commencé à prendre en charge le problème l’an dernier, je pense que le mal est bien installé déjà.
Pour de vrai ça fait quelque temps que je sens le truc venir mais que j’essaye de le tenir à distance. Je pensais qu’en ayant des projets, en faisant des activités, en « restant en mouvement » ça ne reviendrait pas. Bon eh bien j’ai trébuché et là je suis doucement en train de manger les pissenlits (par les pétales, gardons espoir!!!).
En rentrant chez moi ce jour-là j’ai été sur Doctolib (si j’étais une influenceuse à succès je leur demanderais qu’on fasse un partenariat ensemble) et j’ai pris rendez-vous avec ma généraliste. Pas de disponibilité avant mardi 9 mai avec son remplaçant. On était jeudi 20 avril. Plus de 15 jours à attendre comme ça mais tant pis, je prends.
Comme la 1ère fois, que ma psy me dise « ohla, faudrait ptêtre aller voir votre toubib » ça m’a fait du bien. Bon, je suis rentrée chez moi un peu plus anéantie (« ah, c’est revenu… ») mais d’un coup le problème devenait visible par elle (et par moi, hashtag déni). Des semaines que je luttais pour ne pas rechuter. À la différence de l’an dernier, je me sens quand même un peu plus armée.
J’ai commencé à me dire qu’il y avait peut-être une justice ou une entité bienveillante quelque part quand le lendemain (vendredi 21 avril), alors que je lisais tranquillement, j’ai reçu une notification de Doctolib m’informant qu’une place s’était libérée plus tôt et que je pouvais avancer mon rdv au lundi 24 avril. J’imagine qu’en temps de pandémie je serais ce genre de personne à pousser les gens des coudes ou à leur faire des croches-pied devant le dernier paquet de pâtes à Super U en criant: « Poussez-vous les gueux, il est à moiiii!! ». C’est en tout cas comme ça que je me suis perçue sur le moment, en suppliant l’application de décaler mon rdv avant qu’un autre patient le fasse, « Allez allez allez dépêche bordel de quiche! ». Et c’est ainsi que j’ai pu avancer mon rdv d’une quinzaine de jours.
Après 2 semaines passées chez mes parents pour cause de maladie, grippe ou covid on ne saura jamais, je suis enfin retournée à mon appartement avec Manille. Manille qui a eu l’air dépitée de quitter le pays enchanté et Papa qui l’emmenait quasiment tous les jours au parc. Elle est partie bouder sur son pouf. Stella elle a fait un caca nerveux, un vrai, sur le carrelage de notre chambre. Belle ambiance ici.
« On est des aventuriers! » m’a dit Papa alors que j’étais engoncée dans mon k-way géant, mon bob de pluie qui a fait tomber deux fois mon implant cochléaire sur la tête, le parapluie à la poignée ergonomique qui pèse 10 tonnes dans les mains. On a la classe ou on ne l’a pas. Le plan était de sortir Manille au parc de bon matin, sous la pluie.
J’étais encore un peu malade. J’ai mis 5 minutes à mettre ma chaussure droite, et quand j’eus fini je me suis demandé pourquoi on a deux pieds, bon sang.
On est donc partis au parc, moi agripant le bras de Papa et Papa le parapluie.
« On a oublié Manille! » a t’il dit à mi-chemin du parc.