Souvenirs d’EHPAD #5 : Madame Canari

J’adorais Madame Canari même si je pense qu’elle redécouvrait mon existence chaque matin. Cette dame avait un Alzheimer assez avancé. Elle avait une très mauvaise mémoire à court-terme mais elle était calme et n’étais pas en unité protégée. Il me semblait qu’elle souriait toujours. Sa chambre était assez incroyable: pleine d’affiches et de photos sur les murs, un secrétaire en bois vernis, une grosse lampe avec un abat-jour en tissu à franges de fils posée dessus. Sa chambre avait une odeur particulière, quelque chose de réconfortant et d’ancien peut-être. Je l’avais reconnue à l’odeur le deuxième jour (et croyez bien qu’au début c’était pas de la tarte de se repérer avec toutes les chambres des résidents).

C’était l’une des rares résidentes à se déplacer debout et sans canne du coup le midi je lui donnais mon bras et je l’accompagnais à sa table. On avait toujours des petits échanges tous simples mais que j’aimais beaucoup. Un jour elle s’est extasiée parce que je me souvenais qu’elle s’appelait Madame Canari alors que son nom était pas évident à retenir (pour les besoins du blog j’ai modifié le nom des résidents mais son véritable nom était tout sauf compliqué, je m’en souviens encore). J sais pas si elle se souvenait que je l’emmenait ainsi chaque midi mais dès qu’elle me voyait elle dépliait ses jambes croisées et semblait prête à se lever du fauteuil dans lequel elle était assise, le tout avec un grand sourire.

Un jour elle a pris mon bras pour aller à la salle à manger et voici ce que nous nous sommes dit:

– tu es ma guide! a-t’elle déclaré.

– Et vous? ai-je répondu. ´

– Je suis ton programme!

Et j’ai souri.

Moi non plus j’aime pas trop les enfants

Les gens ne sont pas toujours très bien sensibilisés au chien guide et par ricochet leur enfant non plus. Du coup c’est souvent à moi de faire la police. Exemple: l’autre jour dans la rue, en remontée d’un passage piéton (en plus), Manille et moi avons été complètement gênées par une dame accompagnée de 2 ou 3 enfants. La chienne a un peu buggé l’air d’évaluer la situation et c’est alors que j’ai vu l’un des enfants approcher sa main pour la caresser. J’ai dit: « Non il ne faut pas la toucher elle travaille, merci », mais très franchement c’était à la dame de rapatrier son gosse (ou celui de la voisine, j’en sais rien). On dirait que y a un plus grand laxisme quand il s’agit d’enfants alors que les enfants sont très loin d’être bêtes et peuvent comprendre que le chien est occupé et qu’il vaut mieux demander la permission à l’être humain qui se trouve derrière lui (en tout cas cet enfant avait l’air d’avoir autour de 8 ans donc il était en âge de comprendre, et au pire un « Non Kévin laisse le chien » ça marche aussi). Du coup j’ai un peu tendance à surveiller quand je repère un enfant à proximité.

L’autre jour alors que nous sommes en famille à la terrasse d’une pizzéria j’en repère un à quelques mètres face à moi, en tout cas on dirait qu’il se dandine d’une jambe à l’autre comme s’il hésitait à s’approcher. J’envoie un message à ma soeur qui me fait face à table.

Moi: J’ai l’impression que y a un gnome au loin qui regarde Manille mais pas sûre

Ma soeur: En face de toi ?

Moi: Oui j’ai l’impression que y a un truc pas très grand qui bouge

Ma soeur: Bahahahahhaah Je pense que c’est le serveur hahahahha

Après observations il m’a en effet semblé que le serveur portait un haut sombre et que c’était le long tablier blanc qu’il avait à la taille que je voyais bouger. Ridicule, Bibi.

Garde la pêche

En cette journée internationale de sensibilisation aux pertes et aux gaspillages de nourriture, je vous ai concocté non pas un petit plat (ha ha ha) mais un petit top 3 d’astuces pour éviter de jeter vos fruits et légumes qui s’abîment, ainsi que votre argent par les fenêtres. Chez Bibi on est écolo mais on est surtout pince.

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C’est pain juste

Comme je l’expliquais dans cet excellent article, quand Père m’achète du pain il prend l’un des croûtons qu’il appelle « sa commission ».

L’autre jour Père m’a accompagnée au marché puis à la boulangerie. En échange de ce service je lui ai donné un bout de pain en sortant de la boulangerie. On s’est remis en marche et Manille lui a lancé de drôles de regards l’air de dire: « Et moi, elle est où ma commission??! J’ai été sage en plus, j’ai même pas réclamé ma chouquette! ».

Souvenirs d’EHPAD #4 : l’unité protégée

L’unité protégée était au premier étage de la résidence. Comme à chaque étage, il y avait les chambres des résidents et une grande salle commune qui faisait office de salon. Dans cette salle commune il y avait une petite cuisine, deux grandes tables, une télé et un canapé. La particularité de cet étage était qu’on ne pouvait avoir accès aux ascenseur et aux escaliers que par un code. Les personnes qui étaient à cet étage étaient en effet les plus atteintes de troubles cognitifs et pour leur sécurité ne descendaient jamais au rez-de-chaussée avec les autres résidents. Éventuellement de temps à autres certains venaient assister à des activités spéciales ou des spectacles dans la salle à manger mais c’était rare.

Un après-midi mon collègue de service civique et moi avons été en unité protégée pour faire une activité gâteau avec la psychologue. Celle-ci avait réuni les ingrédients nécessaires sur l’une des tables et avait imprimé en grosses lettres la recette du gâteau au chocolat. Chaque résident avait sa feuille de recette devant lui et on leur avait donné à chacun un petit tablier en plastique qui s’enfilait par la tête. J’avais été chargée d’aider Madame Carreau à mettre le sien et ça l’avait vachement enthousiasmée parce qu’elle avait soufflé: « Mais fiche-moi la paiiix ». Voilà comment s’était déroulé la suite de notre préparation culinaire:

La psychologue: Alors Madame Soulier, quelle est la première étape de notre recette?

Madame Soulier, lisant sa feuille: Casser le chocolat en morceaux.

La psychologue: Monsieur Purée, ne mangez pas le papier aluminium du chocolat!

(le chocolat fut cassé en morceaux)

La psychologue: Et maintenant Madame soulier, que fait-on?

Madame Soulier, lisant sa feuille: Casser le chocolat en morceaux.

La psychologue: C’est fait! Monsieur Purée, ne mangez pas le sucre s’il vous plaît! Et maintenant Madame Soulier, que fait-on?

Madame Soulier, lisant sa feuille: Casser le chocolat en morceaux.

La psychologue: Monsieur Flotte, ne mangez pas le beurre!

Monsieur Flotte, la bouche pleine: Merde!

La psychologue: Madame Soulier, que fait-on après avoir cassé les morceaux de chocolat?

Madame Soulier, lisant sa feuille: Faire fondre le beurre.

(le beurre fut fait fondu, se dit-se t’il faire fondu?)

La psychologue, approchant le bol de beurre fondu à Madame Carreau: Vous voulez touiller, Madame Carreau?

Madame Carreau: Laisse-moi tranquiiille.

La psychologue: Et maintenant Madame Soulier, que fait-on?

Madame Soulier, lisant sa feuille: Casser le chocolat en morceaux.

Lalalalalalala

Que serait votre vie sans musique ?

J’aime bien la tournure de la question comme si c’était quelque chose d’absolument abstrait qui ne pouvait pas arriver. Pour ma part, la musique avec les implants cochléaires c’est un peu conceptuel. Ça « sonne bizarre ». Et j’entends pas toujours tout. Cependant comme j’étais très branchée musique avant mon cerveau a fait comme un « pré-travail d’enregistrement » et je me contente donc de ce que je perçois aujourd’hui. Quand j’étais sourde pas encore implantée j’aimais bien sentir les vibrations de l’enceinte qui était dans mon salon. C’est une autre façon de ressentir la musique.

Vous qui me lisez vous aurez peut-être compris que la musique avait (avait, a, est-ce que je dois parler au présent ou au passé) une place particulière dans ma vie. Il y a sur ce blog une étiquette musique et ça arrive que dans certains articles je glisse des morceaux que j’ai connu. Parfois je donne même des titres ou des paroles de chansons à mes titres d’articles (quand ceux-ci sont écrits entre guillemets).

Aujourd’hui il m’arrive souvent de penser à des chansons. Parfois je prends le temps de les écouter avec mes implants même si ça ne ressemble plus trop à ce que j’écoutais avant. Le plus extraordinaire dans cette histoire ce sont mes rêves. Il m’arrive parfois dans mes rêves d’entendre un extrait de chanson tel que je l’ai connu. C’est assez drôle.

J’ai souvent le sentiment d’être un vieux juke-box pété parce que je suis en boucle sur des chansons qui datent d’avant ma surdité. Mes références musicales ne sont pas très récentes. J’avoue avoir un peu la flemme de prendre le temps d’écouter les nouveaux morceaux des artistes que j’aimais bien, même si j’ai envie de m’y mettre par moments. C’est un peu comme quand on meurt et que des films, des musiques, des choses continuent d’être créées mais on ne peut plus s’actualiser, car on n’est plus en vie (CQFD).

Malgré tout j’ai quand même gardé un certain lien avec la musique. J’aimerais d’ailleurs un jour assister à un concert de Ghost (mon groupe préféré) ou bien aller à un festival de musique, avec ou sans implant.

Cet article est terminé et je ne suis pas sûre d’avoir répondu à la question initiale.

« Tu m’fais trop pitié, tu m’saoules, vas-y parle à ma main »

L’autre matin, en sortant Manille, je tombe sur une voiture garée à l’angle d’une rue, entre deux passages piétons. La voiture empiète sur celui que j’emprunte, coffre ouvert en plus, et ma chienne guide est gênée pour remonter sur le trottoir. Quelques mètres plus loin dans la même rue, je remarque qu’il y a tout plein de places pour se garer. Manille fait pipi, on fait demi-tour pour rentrer à la maison et j’en profite pour apostropher deux hommes qui se tiennent à côté de la voiture:

– C’est votre voiture? je demande.

– Oui c’est ça! me répond l’un d’eux.

– C’est pas une place, ça, dis-je en désignant la voiture. Des places, il y en a là-bas. À un moment, c’est une question de respect.

– Chwawawa!

– Je suis sourde, j’entends pas.

Cette phrase fut aussi satisfaisante qu’un « ok boomer ».

Mais l’an chon quoi

L‘autre jour pendant la rééducation Manille s’est mise à pleurer. Sans doute qu’elle n’en pouvait plus parce que L’orthophoniste avait répété 15 fois le nom de Joël Machin, célèbre monsieur qui a une marque de trucs dans les supermarchés, mais qu’à chaque fois je comprenais Jean-Luc Mélenchon.